Pierre : neuroatypie et développement web

2022-05-12

 

Ouvrir la porte du développement web, c’est choisir la reconversion pour pas mal d’entre vous. Et faire le choix de se reconvertir, ça peut ressembler à un saut dans le vide, qu’on se le dise. Mais comme Pierre vous le dira, ce saut peut s’avérer vraiment sympa quand on y est bien préparé et qu’on sait où l’on va atterrir…

👋 Coucou Pierre ! Commençons par les présentations…

Coucou ! Je m’appelle Pierre, j’ai 32 ans, j’habite à Villeurbanne, je viens du milieu de l’enseignement et je suis actuellement en reconversion pour devenir développeur web. J’ai commencé la formation JavaScript en février, dans la promo Cassini, la même que Sébastien !

❤️ On a déjà un point commun : l’enseignement. Tu faisais quoi exactement ?

Ça commence bien ! J’ai suivi cette voie par tradition familiale ; mes parents étaient profs et ça me semblait évident de suivre cette voie également. J’ai été professeur des écoles pendant 6 ans, dont 3 en tant que directeur, en Haute-Savoie, mais ma compagne a trouvé un post d’UX designer à Lyon, donc on a déménagé et je n’ai pas eu ma mutation. J’ai fait une disponibilité pour rapprochement de conjoint et ça m’a beaucoup fait réfléchir sur ce que je voulais réellement. Quand j’étais professeur, je pensais déjà de temps en temps à faire autre chose, mais ça restait au stade de pensées. Ensuite, j’ai retrouvé un emploi en tant que chargé de développement associatif dans une association sportive. Et puis, il y a eu la Covid et juste avant, j’ai eu des soucis de santé qui ont fait que pas mal de choses se sont enchaînées et m’ont fait comprendre que je devais changer de métier.

Venant d’une famille d’enseignants, je pensais que mon chemin était déjà tout tracé.

💡Et comment tu t’es dit que le métier qu’il te fallait c’était développeur web ?

J’ai toujours aimé bidouiller les ordinateurs depuis mon plus jeune âge ; petit, j’essayais déjà de faire des sites web sans vraiment comprendre comment ça fonctionnait, je faisais des petites maquettes avec Microsoft Publisher au début des années 2000… Plus je grandissais, plus je gravitais autour de ça, mais l’idée d’en faire un métier ne m’était jamais venue à l’esprit, venant d’une famille d’enseignants, je pensais que mon chemin était déjà tout tracé. En plus, je n’étais pas spécialement bon en math, j’ai toujours été plus littéraire. Donc, à aucun moment de mes études le numérique ne s’est mis sur mon chemin.

Mais ensuite, j’ai fait part de mes doutes concernant l’enseignement à ma compagne et avec son regard d’UX designer, elle m’a dit : “Tu bricoles quand même beaucoup et tu as toujours été attiré par le numérique, tu sais, tu pourrais devenir développeur !” Et la graine avait été semée. J’ai donc commencé à suivre quelques Tutos de mon côté et à apprivoiser le code, mais sans vraiment me mettre à 100% dedans.

Et puis, comme je le disais tout à l’heure ; il y a eu la Covid et mes soucis de santé qui m’ont réellement fait comprendre que je devais me lancer.

En automne 2020, j’ai entamé un parcours de diagnostic et j’ai appris que j’étais autiste. Ça a été l’élément déclencheur, je me suis dit :« Bon, j’ai un boulot qui est quand même hyper relationnel, c’est pour ça que je suis autant fatigué. »

Attention, je ne faisais pas mal mon travail, qu’on se le dise, mais il fallait que je change pour moi. La Covid plus le diagnostic, ça a été une période d’introspection qui m’a aidé à mieux me comprendre et à découvrir ce qu’il me fallait vraiment.

Je me suis dit que le métier de développeur web me conviendrait mieux au niveau de l’environnement de travail. Et puis, comme je le disais ; j’ai toujours aimé coder.

Chez un étudiant O'clock

Tu peux nous en dire un peu plus sur la neuroatypie et en quoi l’environnement du développeur web te semble plus adapté à cette situation ?

La neuroatypie, ce n’est pas ce qu’il y a de plus simple à expliquer, surtout quand on a tendance à vouloir débunker tous les clichés qui vont avec, ce qui est mon cas. Mais bon, il faut dire que je rentre moi-même dans certains clichés, étant un homme qui a décidé de travailler dans la tech… haha

Mais, en essayant de faire simple ; c’est le fait d’avoir un fonctionnement ​​cognitif qui est différent de la norme.

Dans le cas de l’autisme, ça peut jouer sur plusieurs aspects, comme les interactions sociales par exemple. Pour chacun de ces aspects, c’est plus ou moins intense selon les personnes. Il n’y a pas deux personnes neuroatypiques pareilles.

Prenons l’exemple des interactions sociales ; les enjeux sociaux ou encore les sous-entendus peuvent être plus difficiles à comprendre pour une personne autiste.

Il y a aussi une autre chose qui est importante à connaître, c’est l’hypersensibilité et l’hyposensibilité. On peut être hypersensible ou hyposensible au niveau du bruit, de la lumière, du goût, des textures, ça peut aussi jouer sur la proprioception… Encore une fois, ça dépend de la personne et il peut y avoir d’autres troubles associés.

Moi, dans mon cas, ce sont surtout les situations où je suis surstimulé sensoriellement qui vont me causer de la fatigue, comme les situations de foule ou encore le trop-plein d’interactions sociales. Du coup, le métier d’enseignant me fatiguait énormément par moment.

Être prof, c’est être toute la journée en classe avec des enfants qui remuent, qui brassent, qui peuvent être imprévisible, et tout ça, même si c’est normal, parce qu’une classe ça vit, il faut réussir à le gérer, en instaurant une atmosphère calme, parce que j’en avais besoin. Et forcément, certaines journées étaient plus fatigantes que d’autres. Mais à ça, s’ajoute aussi tout le côté relationnel avec les parents, en dehors des cours. Du coup, ça faisait beaucoup de relations sociales à avoir dans une même journée.

Et le métier de dev, dans la façon dont je le vois ; il y a beaucoup de travail en équipe et il ne faut pas croire, j’adore ça ! Surtout quand c’est souvent avec les mêmes personnes, en tout cas, par projets ; ou chacun a son rôle bien défini. C’est quelque chose qui me fait me sentir bien ; quand tout est très clair. Et puis dans les méthodologies qu’on retrouve dans le travail de dev, il y a quelque chose que je trouve super intéressant ; c’est qu’on travaille régulièrement avec des réunions où chacun fait part de ses avancées, de ses difficultés, où l’on se répartit les tâches… Tout ça est très explicite et c’est ce dont j’ai besoin.

Et je le redis, parce que je trouve ça important ; je ne voudrais pas qu’on vois le fait d’être autiste comme quelque chose qui nous pousse à être solitaire. Moi, par exemple, j’adore travailler en équipe, j’ai simplement besoin que tout soit bien organisé et explicite, ce qui est le cas dans le métier de développeur web.

Se lancer dans une reconversion, c’est sortir de sa zone de confort ! Pour moi, c’était aussi ne plus suivre une tradition familiale que j’avais toujours suivie jusqu’à présent…

Maintenant qu’on connaît le pourquoi, on va un peu parler du comment, en commençant par ton choix de reconversion : tu avais des craintes avant de te lancer ?

Oui, carrément ! Comme je le disais, je viens d’une famille d’enseignants, de fonctionnaires avec la sécurité de l’emploi et tout le packaging rassurant qui va avec. Et puis, les possibilités de reconversion en tant qu’enseignant, ce n’est pas ce qu’il y a de plus simple, il faut le dire. C’est forcément un peu stressant.

Mais ce qui m’a un peu aidé, c’est le fait que j’ai eu ma disponibilité en déménageant, je me suis retrouvé sans rien et il fallait que je retrouve un boulot, ce que j’ai réussi à faire, même si c’était à partir de ma formation d’enseignant ça m’a permis de réaliser que c’était possible et ça m’a fait gagner un peu d’assurance.

Se lancer dans une reconversion, c’est sortir de sa zone de confort ! Pour moi, c’était aussi ne plus suivre une tradition familiale que j’avais toujours suivie jusqu’à présent…

Mais ce qui m’a vraiment rassuré, c’est le fait d’avoir déjà appris un peu de mon côté et d’être bien entouré. Ma compagne m’a beaucoup encouragé, elle me poussait à tester un maximum de petites choses en termes de langages et de technos, en me disant : “Moi j’avais appris à coder sur le Site du Zéro quand j’étais ado, entraîne-toi au maximum sur ce genre de plateformes”. Et puis, j’ai pas mal de copains devs qui m’ont encouragé et rassuré.

C’était important pour toi le fait de suivre une formation en téléprésentiel ?

Chez un étudiant en téléprésentiel

Oui, le format a joué un rôle dans mon choix, ça m’intriguait déjà depuis un moment. Mais c’est vraiment le fait d’avoir télétravaillé pendant le confinement qui m’a fait prendre conscience que ça me plaisait vraiment de bosser depuis chez moi. Ça m’a beaucoup plu, parce que je maîtrisais mon environnement, j’avais mes affaires, mes repères, mes habitudes… Du coup, je me suis dit que ce serait de bonnes conditions d’études pour moi. Aussi, il y a eu le fait que j’ai essayé OpenClassroom, et ça m’avait plu d’apprendre seul, en ligne, mais ce qui m’avait moins plu c’était le fait d’apprendre sans accompagnement. Bon, il faut dire que j’avais essayé la version gratuite aussi, donc il n’y avait vraiment aucun retour et aucune interaction, mais ça m’a permis de me rendre compte que le format téléprésentiel que proposait O’clock était vraiment ce que je recherchais.

On n’est pas du tout lâché dans la nature face à notre ordinateur, et ça, c’était très important pour moi.

Et maintenant que tu y es, tu es satisfait ? Tu trouves que le format et la formation s’adaptent bien à tes besoins ?

Oui, on est vraiment bien accompagné, et ça, dès le départ, que ce soit sur le matériel, sur l’organisation, vraiment sur tout en fait. On a plein de conseils, tout le temps, on n’est pas du tout lâché dans la nature face à notre ordinateur, et ça, c’était très important pour moi.

Ensuite, il y a aussi un point que je tiens à soulever ; comme on passe beaucoup par des outils écrits et que moi, je me sens très à l’aise à l’écrit, je n’ai vraiment aucun mal à communiquer, ça enlève toute la timidité que j’aurais pu avoir en présentiel, même si quand je connais les gens ensuite ça se passe très bien…


Je tiens à dire que tu n’es absolument pas timide là pourtant !


Là, je ne suis pas trop timide parce que justement, on a bien préparé l’entretien, j’ai eu plein d’infos avant, on en a parlé, et c’est juste ce dont j’ai besoin. D’ailleurs, ce sont des petites choses comme ça qui font que je me sens vraiment bien dans cette école. Tout est très ritualisé : saisons, cours, cours, cours, atelier pair programming, cours, cours, atelier solo et puis journée de veille. C’est rassurant et c’est très agréable tout ça pour moi.

L’ambiance de l’école alliée au format téléprésentiel, c’est le rêve quand on aime faire des jeux de mots !

Et sinon, tout se passe bien dans ta promo ?

Oui, c’est génial ! Tout se passe super bien. Après, je ne passe pas spécialement beaucoup de temps sur Discord, parce que j’ai un petit peu tendance à faire mes challenges tout seul, mais de temps en temps, je travaille en groupe et j’adore ça, surtout pour les ateliers pair programming, j’aime bien le fait qu’on avance tous ensemble. Et même s’il arrive qu’on n’ait pas tous le même niveau par moment, il y a énormément d’entraide : on se réexplique les choses, on se file des ressources, des liens…

Je voudrais aussi ajouter que l’ambiance de l’école alliée au format téléprésentiel, c’est le rêve quand on aime faire des jeux de mots ! De temps à autre, une occasion se présente et ça s’enchaîne, c’est vraiment très marrant à voir et ça, c’est quelque chose qu’on ne pourrait pas faire en présentiel. Je me verrai mal faire une blague pendant que le prof parle devant tout le monde, mais ici, c’est différent, on a un chat qui ne coupe pas la parole du prof et puis surtout nos profs sont les premiers à surenchérir ! Haha

Ton meilleur jeu de mots, c’est quoi du coup ?

Alors, le premier que j’ai osé faire, c’était en saison 1, lorsqu’on nous a présenté l’outil “inspecteur du navigateur”. Le prof a dit :  “n’hésitez pas à utiliser l’inspecteur et en abuser” ce à quoi j’ai rétorqué à l’écrit : « L’inspecteur n’est pas gadget !« 

Et là, j’ai vu le prof s’arrêter net et me répondre en direct : “ Il faut que je la note celle-là !” et c’est à ce moment précis que je me suis dit : “C’est bon, tu peux te lâcher !” 

Après, il n’y a pas que des jeux de mots qu’on fait, c’est beaucoup de répliques de films aussi, par exemple, mon prof actuel est assez fan de “Retour vers le futur”. Du coup, dès qu’il a parlé de “routes” je n’ai pas pu m’empêcher de lâcher un petit : « Là où on va, il n’y a pas besoin, de route ! »

En parlant de route, tu comptes tes plans pour la suite, tu te verrais bien prendre quel chemin ?

Déjà, je vais commencer par finir ma formation ! Haha

Ensuite, j’aimerais bien passer le Titre pro et trouver un boulot, on verra comment tout ça se goupille niveau timing, je resterai ouvert à toutes opportunités avant, pendant et après le Titre. Je vais me lancer quelques petits défis de projets perso à réaliser aussi, histoire d’agrémenter mon portfolio et de montrer que je suis employable ! Mais ce qui est certain, c’est que j’aimerai bien aller rapidement en entreprise après ma formation !

Mais le plus important finalement, c’est que je sois dans une entreprise où on sait que je suis autiste et où ce n’est ni un problème, ni un tabou.

Et il ressemblerait à quoi le job de tes rêves ?

J’aimerais beaucoup avoir un format hybride : où je peux être dans l’entreprise quelques jours et puis chez moi quelques jours. Ça tombe bien, c’est de plus en plus proposé dans les offres d’emplois de dev en plus ! Je sens que j’ai besoin de commencer dans une équipe avec d’autres devs en présentiel pour pouvoir échanger, évoluer et monter en compétences.

Étudiant en reconversion

Ensuite, il y a autre chose qui me plairait énormément, mais ce sera certainement pour un peu plus tard, je pense… je suis très attiré par les agences et Startup qui sont en format SCOP (Société coopérative et participative). J’aime bien l’idée de pouvoir être coopérateur dans l’entreprise où je travaille ; participer à la prise de décisions, aux orientations de l’entreprise… Et puis, souvent, c’est l’occasion de travailler pour des associations ou encore pour des projets citoyens et ça me plairait bien !

Mais le plus important finalement, c’est que je sois dans une entreprise où on sait que je suis autiste et où ce n’est ni un problème, ni un tabou.

Les sauts dans le vide, on n’aime pas ça quand on est neuroatypique. Mais il y a des écoles comme O’clock, des écoles qui sont réellement à l’écoute et qui offrent des conditions d’apprentissage adaptées aux besoins de chacun et qui font en sorte que ses apprenants gagnent un peu plus en confiance chaque jour.

Quand tu es venu nous faire “coucou” pour qu’on réalise cette interview, tu as dit que tu aimerais passer un message aux personnes neuroatypiques qui hésiteraient à se lancer dans l’aventure. Du coup, je te laisse le clavier…

Je pense qu’il est important de dire qu’il n’est jamais trop tard pour découvrir qu’on est neuroatypique. Et qu’il n’est jamais trop tard non plus pour se lancer dans une reconversion.

Ensuite, je voudrais bien insister là-dessus : Se reconvertir ; ça peut faire peur. C’est clairement un saut dans le vide. Et les sauts dans le vide, on n’aime pas ça quand on est neuroatypique. Mais il y a des écoles comme O’clock, des écoles qui sont réellement à l’écoute et qui offrent des conditions d’apprentissage adaptées aux besoins de chacun et qui font en sorte que ses apprenants gagnent un peu plus en confiance chaque jour.

Et puis, on a beau sauter dans le vide, il ne faut pas oublier non plus qu’il y a des dispositifs qui permettent de se lancer sans prendre trop de risques aussi. Moi, par exemple, j’ai eu un financement par transition Pro. Et ce financement additionné à mon CPF ont fait que j’ai pu payer ma formation. Et en plus de ça, mon salaire est maintenu tout au long de la formation. Du coup, le saut dans le vide est assez agréable je dois dire ! Haha Je peux me concentrer à 100% sur ma reconversion, sans stress.

Le mot de la fin ?

La neuroatypie, c’est le fait de ne pas être typique, donc, de sortir de la norme. Ça peut faire peur au neurotypique, parce que oui, effectivement on est différent. Oui, on peut ne pas rigoler à une blague parce qu’il y a un sous-entendu qu’on peut ne pas avoir compris. D’ailleurs, si ça arrive, ne pensez pas que ce n’est pas drôle ou qu’on vous fait la gueule, c’est peut-être juste qu’on n’a pas compris ! Haha Tout ça pour dire que c’est important de communiquer.

Et j’ai envie de finir en disant : ne vous attardez pas sur les clichés, ayez la curiosité de connaître les personnes et vous verrez ;  tout va bien se passer. Je dis ça autant pour les neuroatypiques qui hésiteraient à se lancer dans l’aventure de la reconversion que pour les entreprises qui hésiteraient à recruter une personne neuroatypique.

On est capable et on a envie, et à partir du moment où vous avez envie vous aussi, tout se passera bien !

Merci Pierre, je n’ai rien à ajouter. Je finirai simplement avec l’une de tes citations qui mériterait d’être encadrée : “L’inspecteur n’est pas gadget !”